Voici un livre qui fourmille de conseils précieux, celui d’un très grand pédagogue, Heinrich Neuhaus, ancien professeur au conservatoire de Moscou ayant formé, entre autres, Sviatoslav Richter.

Je conseille sa lecture à tous les pianistes qui souhaitent approfondir les questions d’interprétation (mais pas que), ainsi qu’aux professeurs qui enseignent car Neuhaus nous fait vraiment partager son expérience en la matière.

Plutôt que de disserter sur le livre (découpé en chapitres sur l’esthetique, le rythme, le son, la technique…etc), j’ai préféré vous livrer quelques morceaux choisis.

« Avant d’apprendre à jouer de quelque instrument que ce soit, l’enfant, l’adolescent ou l’adulte, doit déjà posséder intérieurement une sorte de musique. Il doit la garder en mémoire, la porter dans son coeur, en avoir les sonorités dans l’oreille. Tout le secret du talent et du génie consiste à faire vivre pleinement la musique dans le cerveau avant que le doigt ne se pose sur la touche ou que l’archet n’effleure la corde. »

« Lorsque S. Richter m’a joué pour la première fois la 9ème sonate de Prokofiev, qui lui est dédiée, je n’ai pu m’empêcher de lui dire qu’un passage de la troisième partie, particulièrement périlleux, polyphonique et très rapide, long d’une dizaine de mesures seulement, « sortait vraiment bien ».

– Je l’ai étudié pendant 2 heures sans interruption, m’a répondu Richter.

C’est là une bonne méthode de travail qui donne d’excellents résultats. Le pianiste travaille pour obtenir tout de suite le meilleur résultat au lieu de le remettre à plus tard. »

(Note : Neuhaus aurait peut-être pu dire « le meilleur résultat possible », « dans les limites techniques de l’élève », mais cela ne change rien à la méthode, quel que soit le niveau).

« Pour parler et prétendre être écouté, il faut non seulement savoir parler, mais d’abord et surtout avoir quelque chose à dire. C’est très simple apparemment, mais il serait facile de prouver que des centaines et des milliers d’interprètes pèchent constamment contre cette règle. »

« Je suggère à l’élève d’étudier une oeuvre pour piano comme un chef d’orchestre étudie une partition, c’est-à-dire non seulement dans son ensemble (ceci vient en premier lieu ; dans le cas contraire, l’image manquerait d’unité), mais dans le détail, en décomposant les éléments du morceau pour étudier sa structure harmonique et polyphonique, c’est-à-dire examiner l’essentiel, sa ligne musicale et le « secondaire », par exemple l’accompagnement. Il consacrera une attention particulière aux « tournants » décisifs de la composition (…) bref aux repères essentiels de la structure formelle. »

« Notre noble et humble tâche se résume à jouer notre merveilleuse littérature pianistique de façon qu’elle plaise à l’auditeur, qu’elle lui fasse mieux aimer la vie, sentir et désirer plus fort, comprendre plus profondément. »

« Le talent, c’est la passion plus l’intellect. »

« Une de mes exigences en vue de l’acquisition de la beauté de l’interprétation est la simplicité et le naturel. »

« Tout ce qui est indicible, invisible, immatériel et subconscient (et parfois sur-conscient) constitue le royaume de la musique, en est la source même. »

 

Sur la technique…

 

« Ce que l’on a coutume d’appeler abusivement « force des doigts » est en réalité stabilité des doigts et de la main, capables de supporter n’importe quelle charge. »

« A mon avis, la meilleure position de la main est celle qui peut être changée le plus vite et le plus facilement. Pensez donc le moins possible à toutes les positions imaginables et davantage à la musique. »

« L’attention du pianiste doit constamment être portée (surtout dans les cas de difficulté technique) sur la position des doigts. Il faut qu’il veille à ce que ces derniers, que je nomme volontiers « producteurs du son », se trouvent dans la position la plus naturelle, avantageuse, « utile à la production ». Toute l’arrière-garde, c’est-à-dire, en partant de la ligne de front, la main, le poignet, le dos ainsi que son point d’appui le tabouret, doit y participer. Mais la participation la plus active doit être celle du cerveau, plus précisément de la raison. »

« Je déclare souvent à mes élèves que l’on joue du piano d’abord avec sa tête et ses oreilles, ensuite avec ses mains. »

« Dans les cas particulièrement difficiles, s’éloigner au début de la force et de la vitesse indiquée, penser avant tout à l’exactitude seule et à exécuter le tout sans la moindre tension. »

« Le pianiste qui sait ce qu’il veut entendre et sait s’écouter trouvera facilement les mouvements physiques corrects. »

 

Sur le maître et l’élève…

« S’il est impossible de créer des talents, il est possible de créer la culture, c’est-à-dire le terrain qui prépare le talent. Le cercle est fermé et notre métier est justifié. L’un des objectifs essentiels qu’il doit atteindre est d’apprendre à l’élève à se passer de lui, à cesser de lui être indispensable. Il doit faire en sorte que l’élève prenne l’habitude de penser, de travailler et de vaincre les obstacles par ses propres moyens. C’est ce qu’il est convenu d’appeler « maturité », au-delà de laquelle commence l’art. En appliquant cette idée, je n’amoindris nullement ma personnalité. Je renonce tout simplement au rôle de gendarme, d’entraîneur ou de gouvernante, je ne veux être qu’un élément moteur parmi d’autres, plus fort ou plus faible, peu importe. »

« Celui qui est touché par la musique de façon purement émotive restera toujours un amateur. Celui qui la ressent de façon cérébrale deviendra un musicologue ou un chercheur. L’interprète, lui, doit savoir faire la synthèse, saisir vivement et prendre conscience. »